Le Notre Père est la prière la plus récitée de l'histoire humaine. Plus de 2,3 milliards de chrétiens dans le monde la prient sous une forme ou une autre chaque semaine — dans des cathédrales, des cuisines, des chambres d'hôpital et des cellules de prison. Pourtant, pour beaucoup, les mots sont devenus si familiers qu'ils ont perdu leur poids. Que dit vraiment Jésus dans ces sept courtes demandes ?
Ce guide passe en revue chaque ligne — ses racines grecques, son contexte historique et ce qu'elle signifie pour votre vie quotidienne — en s'appuyant sur les interprétations catholique, protestante et orthodoxe.
Points clés
- Le Notre Père apparaît en deux versions : Matthieu 6,9-13 (la forme liturgique plus longue) et Luc 11,2-4 (plus courte, plus simple).
- Jésus n'a pas donné cette prière comme une formule à répéter mécaniquement — il l'a donnée comme un modèle ("priez ainsi", Matthieu 6,9).
- Les sept demandes passent du centré sur Dieu (les trois premières) à l'humain (les quatre dernières).
- La doxologie ("Car c'est à toi qu'appartiennent…") apparaît dans certains manuscrits de Matthieu mais pas dans les plus anciens — c'est un ajout liturgique tardif.
- Les traditions catholique, protestante et orthodoxe utilisent des formulations légèrement différentes mais partagent les mêmes demandes essentielles.
- Chaque demande est à la fois une requête et un engagement — vous demandez à Dieu d'agir et vous vous engagez à vous aligner sur cette action.
D'où vient le Notre Père ?
Le Notre Père vient de Jésus lui-même, rapporté dans deux Évangiles. Dans Matthieu 6,9-13, il apparaît dans le cadre du Sermon sur la montagne. Dans Luc 11,2-4, un disciple demande simplement : "Seigneur, apprends-nous à prier" — et Jésus répond avec une version plus courte.
La Didaché (un manuel chrétien du Ier siècle, vers l'an 80-120) demande aux croyants de prier le Notre Père trois fois par jour (ccel.org). En français, les principales traductions utilisées sont la Bible de Jérusalem, la Louis Segond (LSG) et la Traduction Œcuménique de la Bible (TOB). Les catholiques francophones emploient "pardonne-nous nos offenses" ; certains protestants utilisent "pardonne-nous nos dettes" en suivant le grec de Matthieu.
Les deux versions : Matthieu et Luc
| Demande | Matthieu 6,9-13 | Luc 11,2-4 |
|---|---|---|
| Adresse | "Notre Père qui es aux cieux" | "Père" |
| Sanctification | "que ton nom soit sanctifié" | "que ton nom soit sanctifié" |
| Règne | "que ton règne vienne" | "que ton règne vienne" |
| Volonté | "que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel" | (absent) |
| Pain | "Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour" | "Donne-nous chaque jour notre pain quotidien" |
| Pardon | "pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons…" | "pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes nous pardonnons…" |
| Tentation | "ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du Mal" | "ne nous laisse pas entrer en tentation" |
| Doxologie | (manuscrits tardifs) | (absente) |
"Notre Père qui es aux cieux" — que signifie cette ouverture ?
Le terme araméen qu'utilisait Jésus, Abba, est le mot qu'un enfant dit à son père — intime, confiant, pas distant ni formel. Le théologien Joachim Jeremias a appelé cela "la contribution la plus importante de Jésus à l'histoire des religions" — l'idée que vous pouvez vous adresser au Dieu de l'univers comme à un père aimant.
"Qui es aux cieux" ne signifie pas que Dieu est loin. Cela signifie qu'il existe dans une dimension au-delà de la nôtre. Le Catéchisme de l'Église catholique (CEC §2779) note que "qui es aux cieux" évoque la majesté de Dieu, non sa distance.
Remarquez aussi le mot "Notre" — pas "Mon Père". Même en priant seul, vous priez en tant que membre de la famille mondiale des croyants.
"Que ton nom soit sanctifié"
Sanctifié vient du grec hagiazō — "rendre saint" ou "traiter comme saint". Vous demandez que le nom de Dieu — son identité, sa réputation et son caractère — soit reconnu et honoré partout sur la terre.
Dans la pensée juive, le "nom" résumait tout ce qu'une personne était. Le nom de Dieu (YHWH) était si sacré qu'on ne le prononçait pas à voix haute. C'est aussi un engagement personnel : vos actes honorent ou déshonorent le nom de Dieu.
"Que ton règne vienne"
Règne (basileia en grec) désigne le règne actif de Dieu — pas un territoire géographique, mais l'état dans lequel la volonté de Dieu est pleinement accomplie. Cette demande tient ensemble deux vérités :
- Déjà : Le règne a commencé dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus.
- Pas encore : Il sera pleinement réalisé au retour du Christ.
Le CEC (§2816) relie la venue du règne à l'Eucharistie — chaque messe anticipe le banquet final du Royaume de Dieu. La théologie orthodoxe orientale met l'accent sur la théôsis (union avec Dieu) comme entrée du royaume dans les cœurs humains dès maintenant.
"Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel"
C'est la charnière de la prière. Le ciel, dans la cosmologie juive, est le domaine où la volonté de Dieu est accomplie parfaitement. La terre est là où elle est contestée.
Jésus a prié presque ces mots exacts à Gethsémani la nuit avant sa crucifixion : "Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux" (Matthieu 26,39). Se remettre à la volonté de Dieu n'est pas une résignation passive — c'est une confiance active.
"Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour"
Le mot grec epiousion (traduit "quotidien") est l'un des plus rares du Nouveau Testament. Les spécialistes débattent de son sens : pain pour aujourd'hui, pain pour demain, ou pain nécessaire à la survie ? (Bible Odyssey, SBL)
Les traditions catholique et orthodoxe lisent aussi cela comme une référence à l'Eucharistie — le "pain du ciel" qui sustente l'âme. Les deux lectures sont valides.
"Pardonne-nous nos offenses / dettes / péchés"
Matthieu utilise opheilēma (dettes), Luc utilise hamartia (péchés). Ce qui rend cette demande saisissante, c'est la condition attachée : "comme nous-mêmes nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés" (Matthieu 6,12). Jésus souligne ce point immédiatement après la prière : "Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs fautes, votre Père non plus ne pardonnera pas vos fautes" (Matthieu 6,15).
En France, les catholiques disent "pardonne-nous nos offenses" tandis que certaines Églises protestantes francophones préfèrent "pardonne-nous nos dettes" en suivant le grec.
"Ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du Mal"
Le grec peirasmos couvre à la fois "tentation" (incitation au péché) et "épreuve" (une difficulté qui met la foi à l'épreuve). Le CEC (§2846) explique que cette demande ne suggère pas que Dieu cause la tentation, mais demande à Dieu de nous empêcher d'emprunter le chemin qui y mène.
En 2019, le Pape François a proposé une reformulation : "ne nous laisse pas entrer en tentation" — une nuance qui clarifie la demande. Les conférences épiscopales française et italienne ont adopté cette formulation.
La doxologie : "Car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire…"
La doxologie — une brève expression de louange — est récitée par la plupart des protestants et des orthodoxes mais est absente de la liturgie catholique. Pourquoi ?
Les premiers et plus fiables manuscrits grecs de Matthieu 6 (dont le Codex Sinaiticus et le Codex Vaticanus) n'incluent pas la doxologie. Elle semble être un ajout liturgique — emprunté à 1 Chroniques 29,11 — ajouté par des copistes pour une utilisation dans le culte collectif.
- Catholiques : Terminent à "délivre-nous du Mal". Le prêtre ajoute ensuite l'embolisme avant que l'assemblée réponde par la doxologie.
- Protestants : La plupart des traditions incluent la doxologie.
- Orthodoxes : Incluent une doxologie plus longue trinitaire.
Comment prier le Notre Père aujourd'hui ?
Le Notre Père n'est pas censé être une formule magique. Jésus l'a introduit avec "priez ainsi" (Matthieu 6,9) — pas "répétez ces mots".
Quelques approches :
- Comme liturgie : Les catholiques, les orthodoxes et beaucoup d'anglicans le prient dans le cadre du culte formel — généralement quotidiennement.
- Comme cadre : Beaucoup d'enseignants protestants l'utilisent comme modèle de prière — élargissant chaque demande en intercession personnelle.
- Comme lectio divina : Prier le Notre Père mot par mot, en s'arrêtant sur chaque phrase plusieurs minutes.
Pour approfondir votre vie de prière, explorez comment le Notre Père s'intègre dans une routine de prière matinale ou dans la méthode ACTS.
FAQ : Le Notre Père expliqué
Que signifie "que ton nom soit sanctifié" en langage simple ?
"Sanctifié" signifie traité comme saint ou mis à part comme sacré. C'est une demande que l'identité, le caractère et la réputation de Dieu soient honorés dans le monde entier — et un engagement à vivre d'une manière qui les honore soi-même.
Pourquoi les catholiques disent-ils "offenses" et non "dettes" ?
Matthieu utilise le grec opheilēma (dettes) et Luc hamartia (péchés). "Offenses" est la traduction retenue par la liturgie catholique francophone. Certaines Églises protestantes préfèrent "dettes" en suivant Matthieu. Le sens est identique : demander à Dieu de pardonner les torts que nous lui avons causés.
Pourquoi les catholiques n'incluent-ils pas la doxologie ?
La doxologie est absente des plus anciens manuscrits grecs de Matthieu 6. La plupart des spécialistes pensent qu'il s'agit d'un ajout liturgique emprunté à 1 Chroniques 29,11. Parce qu'elle manque de soutien dans les premiers manuscrits, l'Église catholique ne l'inclut pas dans le texte de la prière.
Doit-on prier le Notre Père tous les jours ?
De nombreuses traditions le recommandent. La Didaché (vers l'an 80-120) demandait aux chrétiens de le prier trois fois par jour. Parlez à votre prêtre, pasteur ou directeur spirituel pour intégrer cette prière dans votre vie.
Que signifie "ne nous laisse pas entrer en tentation" ?
Le grec peirasmos couvre à la fois "tentation" et "épreuve". Vous demandez à Dieu de vous garder des chemins qui mènent au péché et des épreuves qui pourraient submerger votre foi. Jacques 1,13 précise explicitement que Dieu ne tente personne.
À propos de l'auteure
Julien est la rédactrice principale de Bible Expert, spécialisée dans la prière, la dévotion et la connaissance biblique pour des lecteurs de traditions catholique, protestante et orthodoxe.